En France, les femmes représentent seulement 24 % des métiers du numérique. Pire encore, elles disparaissent progressivement du secteur : entre 1985 et 2020, la part de femmes parmi les personnes diplômées en informatique est passée de 37 % à 10%. Aujourd’hui, la moitié des femmes quittent la tech avant 35 ans.
Ces chiffres ne sont pas le fruit du hasard. Ils racontent une histoire plus profonde : celle d’un secteur ancré dans les normes sociales, des stéréotypes persistants et des environnements de travail souvent hostiles.
Aux origines de la tech, les femmes
L’histoire de l’informatique est souvent racontée comme une épopée masculine. Pourtant, les femmes ont été pionnières dans ce domaine : oui, l’informatique était à ses débuts un domaine scientifique essentiellement féminin.
Dans les années 1960 et 1970, le logiciel est considéré comme une tâche d’exécution. Les entreprises, pour des raisons économiques, recrutent alors massivement des femmes, moins payées que les hommes, pour programmer. Pour la petite anecdote, la phrase “It takes a woman to run a computer” (ou “Il suffit d’une femme pour faire fonctionner un ordinateur”) apparaît d’ailleurs dans diverses campagnes publicitaires.
Au fil des années, à mesure que le secteur gagne en prestige et en pouvoir économique, il se masculinise. Les femmes sont écartées du numérique, et disparaissent progressivement du secteur.
Comment en est-on arrivé là ?
De l’invisibilisation à la socialisation différenciée
Qui dit invisibilisation des femmes, dit absence de modèles féminins. Et qui dit masculinisation d’un secteur, dit construction progressive d’un système de socialisation différenciée dès le plus jeune âge.
Parce que oui, les inégalités commencent bien avant l’entrée sur le marché du travail. Dès l’enfance, filles et garçons ne sont pas encouragés vers les mêmes centres d’intérêt. Les jouets en sont d’ailleurs le reflet : action et exploration pour les garçons, soin et apparence pour les filles (Isabelle Collet, 2019).
À cela s’ajoutent des stéréotypes persistants autour d’une culture numérique typiquement masculine, peu accueillante pour les femmes et les filles. La “culture bro” (expression issue du terme “brogrammer”) valorise un entre-soi masculin, compétitif et viriliste, parfois accompagné de blagues sexistes ou d’ambiances hypersexualisées. Un autre exemple : le marketing des jeux vidéo et des ordinateurs pensé principalement pour un public masculin, avec peu ou pas de personnages femmes, ou des personnages féminins hypersexualisés.
Résultat : un phénomène d’auto-censure massif. Selon une étude Ipsos (2021), 78 % des garçons se sentent capables d’intégrer une école d’informatique, contre 43 % des filles. Pourtant, les lycéennes déclarent être intéressées par les matières scientifiques (54 %) et par le numérique (56 %). Le problème n’est donc pas le manque d’intérêt, mais le manque de confiance et de projection.
La tech, un environnement hostile aux femmes ?
Un rapport du Sénat d’octobre 2025 sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) dans les filières STEM révèle une réalité inquiétante : ces violences (ex : propos dégradants, harcèlement, agressions sexuels, viols ou tentatives de viols) constituent un frein majeur à l’entrée et au maintien des jeunes femmes dans ces parcours.
Ces violences ont ainsi des conséquences directes sur les arrêts d’études des femmes ou de leurs réorientations. Certaines grandes écoles, comme CentraleSupélec ou École polytechnique, ont mis en place des enquêtes internes face à l’ampleur du phénomène.
Dans le monde professionnel, la situation est tout aussi préoccupante : 72 % des femmes dans la tech déclarent avoir subi au moins une forme de sexisme au travail (HCE, 2023). 43 % d’entre elles envisagent de quitter leur poste au moins une fois par semaine, et la moitié finissent par effectivement quitter le secteur après 35 ans, soit environ huit ans après le début de carrière (Enquête Têtu Connect, 2024).
Pourquoi l’absence de femmes peut-elle devenir un danger ?
Un numérique conçu par un groupe social homogène produit des biais. Et ces biais ont des conséquences réelles, parfois même dangereuses sur la création des produits censés être pensés pour toutes et tous.
Les exemples des produits tech incomplets ou discriminatoires conçus par des équipes peu diversifiées sont nombreux :
- Les logiciels de reconnaissance faciale développés par Microsoft, IBM ou Face++ ont longtemps présenté des taux d’erreur particulièrement élevés pour les femmes à la peau foncée, comme le montre le projet Gender Shades. Les conséquences sont nombreuses et parfois graves, allant de l'impossibilité de déverrouiller son téléphone à des erreurs judiciaires, notamment lorsque la reconnaissance faciale est utilisée par les autorités.
- Si la majorité des assistants vocaux utilisent une voix féminine, ce n'est pas un hasard. Comme le relève une enquête du Monde, “les assistants vocaux utilisent majoritairement des voix féminines, douces et serviables, programmées pour répondre avec humour à des insultes”. Les GPS, eux aussi, adoptent souvent des voix féminines. Ces choix technologiques ne sont pas neutres : ils renforcent les stéréotypes sexistes, notamment l’association entre féminité et service, voire docilité. L'UNESCO le confirme : "les gens aiment entendre une voix masculine quand elle donne des ordres, et une voix féminine quand elle est là pour aider".
- Dans l’industrie automobile, les mannequins de crash-test sont historiquement basés sur des morphologies masculines. Résultat : les femmes ont 47 % de risques supplémentaires d’être gravement blessées lors d’un accident.
Ces exemples montrent une chose : quand les équipes de conception manquent de diversité, les produits reflètent une vision partielle du monde.
À l’inverse, la diversité est un levier de performance. Une étude de McKinsey & Company révèle que les entreprises présentant une forte diversité de genre ont 25 % de chances supplémentaires de surperformer leurs concurrentes.
La tech sera inclusive ou ne sera pas : comment inverser la tendance ?
Nous sommes toutes et tous concernés par la perpétuation des stéréotypes sexistes ou du système discriminatoire. La bonne nouvelle : cela veut dire que nous pouvons agir pour inverser la tendance !
Prendre conscience de nos biais, individuels et collectifs, et s’informer sur les inégalités existantes est la première étape. Sensibiliser dès le plus jeune âge est ensuite primordial. Nous l’avons vu, tout commence bien avant les études : montrer que la tech n’est pas une affaire de genre, valoriser les parcours de femmes dans la tech et donner accès aux modèles féminins, sont des actions simples et pourtant très efficaces.
Il est surtout indispensable d’éduquer et de responsabiliser les garçons et les hommes pour créer des environnements d’étude et de travail réellement inclusifs.
Je suis convaincue que les jeunes générations sont prêtes à faire bouger les lignes. Mais cela suppose un engagement collectif : des institutions, des entreprises, des écoles… et de chacun et chacune d’entre nous.
C’est pour cela que Latitudes a rejoint le consortium TechPourToutes pour accompagner les jeunes filles dans leur orientation et parcours professionnels dans le secteur de la tech.
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Concrètement, le programme fournit un accompagnement personnalisé et collectif, sur une période qui va du lycée à l'entrée dans la vie active. Aide à l'orientation, ateliers et conférences pour développer de nouvelles compétences, mise en relation avec d'autres jeunes femmes ou des professionnels et professionnelles... TechPourToutes leur donne les ressources pour trouver leur voie.
Le programme s'organise en trois temps. Au lycée, en réorientation, en prépa ou en école d'ingénieurs généraliste, TechPourToutes aide les jeunes femmes à découvrir les métiers qui s'offrent à elles, à surmonter les préjugés auxquels elles peuvent faire face, et à s'orienter sereinement dans leur choix de formation. Durant leurs études dans le numérique, TechPourToutes leur offre un accompagnement sur-mesure pour se préparer au monde professionnel. Enfin, lors de l'entrée dans le monde du travail, TechPourToutes accompagne leurs premiers pas et leur offre la possibilité de soutenir à leur tour de futures professionnelles du numérique.
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