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Comment l’esprit critique peut-il encore survivre à l’ère de l’IA et des réseaux sociaux ?

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Homme face à la fenêtre
Par
Christopher Kartner
Christopher Kartner
Il n'a jamais été aussi simple d'accéder au savoir. Et pourtant, nous n'avons jamais eu autant de mal à distinguer le vrai du faux. Pourquoi ce paradoxe ne nous alerte pas davantage ?

Cette semaine, combien de fois vous êtes-vous demandé si "cette info était vraie" en scrollant sur votre téléphone ? Personne n'y échappe, on interroge toutes et tous ces infos qui arrivent de partout, qu'il s'agisse d'actualités géopolitiques, sur le numérique ou la planète… ou même encore des vidéos au montage (trop) accrocheur sur Instagram. Alors oui, qu’on se le dise, c’est devenu notre quotidien d’interroger tout ce qu’on voit sur Internet.

Pourtant, quelque chose devrait nous alerter. Il n'a jamais été aussi simple d'accéder au savoir - qui se souvient de l'époque où l'on devait se déplacer à la bibliothèque pour apprendre 🥲 ? - et pourtant, nous n'avons jamais eu autant de mal à distinguer le vrai du faux. Ce paradoxe est loin d'être anodin. La généralisation des intelligences artificielles génératives ne fait qu'amplifier ce vertige, en démultipliant la capacité de déstabiliser les sociétés, les savoirs, les opinions…

L'information est partout, mais la réflexion, elle, recule.

Dans ce contexte, développer son esprit critique, notre capacité à trier l'information, à questionner ses propres convictions, à formuler un jugement autonome n'est plus un luxe intellectuel. C'est une nécessité. Mais comment conserver cet esprit critique quand les outils mêmes qui structurent notre pensée, à savoir les algorithmes, l'IA, les plateformes, sont précisément conçus pour le court-circuiter ?

L'économie de l'attention


Facebook, à ses débuts, nous promettait de retrouver nos amis d'enfance, de maintenir du lien. C'était une promesse sociale, presque romantique. Puis quelque chose a basculé. TikTok et Instagram ne cherchent plus à nous connecter : ils cherchent à nous garder. À nous montrer la meilleure vie possible. À capter notre regard, notre temps, notre énergie.

Le modèle économique a tout changé. Niels Weber, psychologue spécialisé en hyperconnectivité, qualifie cet arrangement de « déloyal » dans le reportage de la RTS Génération TikTok. Déloyal, car nous ne sommes jamais vraiment informés que notre attention est la marchandise. Que chaque scroll, chaque like, chaque minute passée sur une application représente de la donnée monétisable. Cet arrangement tacite pèse directement sur notre esprit critique et sur notre bien-être, sans que nous en ayons réellement conscience.

Ce que les plateformes ont compris avant tout le monde, c'est que notre cerveau est une machine à dopamine. Le Dr Philipp Lorenz-Spreen, chercheur en sciences des réseaux, est très clair à ce sujet : les algorithmes sont calibrés pour susciter des réactions immédiates. L'indignation. L'approbation. L'empathie. La haine. Toujours plus de stimuli, toujours plus de contenu à consommer. Ce déferlement ne dérègle pas seulement notre dopamine : il oriente aussi, insidieusement, nos opinions.

Et notre cerveau, dans tout ça ? Il cherche à survivre. Face à la complexité du monde, il prend des raccourcis. Albert Moukheiber, chercheur en neurosciences cognitives, explique dans Votre cerveau vous joue des tours (2019) que nous avons une appétence naturelle pour les explications simples et les réactions émotionnelles. Les fake news, justement, ont cet avantage redoutable : elles offrent des réponses nettes à des questions complexes. Elles jouent sur nos peurs, nos intuitions, nos a priori.

Le confort cognitif a un prix. Et ce prix, c'est notre capacité à douter.

Il y a d'ailleurs un phénomène qui illustre parfaitement ce glissement : le brainrot. Ce terme, popularisé sur TikTok, désigne ces contenus absurdes, ultra-rapides et répétitifs qui saturent littéralement le cerveau. Des vidéos conçues non pas pour informer, ni même vraiment divertir, mais pour occuper. Pour remplir chaque instant de silence. Pour empêcher la pensée de se poser.

« Je pense comme ma communauté, donc je suis »


Descartes nous avait donné une boussole : "Je pense donc je suis."  La pensée comme base de l'existence. Comme acte d'indépendance.

Aujourd'hui, cette formule semble avoir muté. Sur les réseaux sociaux, ce n'est plus « je pense » qui compte, c'est « je pense comme ma communauté ». Adopter les codes de son groupe, partager ses indignations, valider ses certitudes : voilà ce qui permet d'exister en ligne. De recevoir des likes. D'appartenir. Questionner, nuancer, diverger ? C'est prendre le risque d’être exclu.

Les algorithmes ont accéléré ce phénomène en nous enfermant dans des bulles. Nos fils d'actualité nous renvoient en miroir ce que nous voulons déjà voir : nos opinions, nos intérêts, nos croyances. On appelle ça les biais de confirmation. Gérald Bronner, sociologue spécialiste des croyances collectives, l'explique avec précision dans Déchéance de rationalité(2019) : « Plus il y a d'informations disponibles dans le marché de l'information, et plus il est possible pour chacun d'entre nous d'aller chercher des informations qui vont dans le sens de nos croyances préalables. » Ce n'est pas un manque d'intelligence. C'est un mécanisme humain que les plateformes ont appris à exploiter.

Et cela fausse profondément notre perception du débat public. Gérald Bronner souligne un chiffre saisissant : 1 % des comptes sur les réseaux sociaux génèrent à eux seuls 33 % du contenu. Ces super diffuseurs, sont souvent caractérisés par une radicalité qui déforme les discussions. Ils ne représentent pas la majorité silencieuse. Mais ils monopolisent l'espace, créant une illusion de consensus là où il n'y a que bruit et polarisation.

Et puis il y a cette autre statistique, difficile à ignorer : une fake news se propage six fois plus vite qu'un article vérifié (MIT Science 2018 Vosoughi et al.). 70 % des gens partagent un article en n'ayant lu que le titre. Bronner parle d'une véritable « épidémie de crédulité », et le paradoxe, c'est qu'elle progresse alors même que le niveau d'études augmente et que l'accès à l'information scientifique s'améliore. Plus d'info, mais moins de recul.

À cette dérive individuelle s'ajoute une dérive collective. Juliette Rousseau, dans Joie militante (Éditions du Commun, 2017), met en garde contre un danger moins visible : la bienveillance de façade qui musèle le débat. Dans les espaces militants comme ailleurs, critiquer une idée est de plus en plus perçu comme une agression envers le groupe. Alors on se tait. On valide. On avance sans jamais questionner. Elle l'écrit explicitement : « Quand la faculté d'analyse devient un trait individuel plutôt qu'un processus collectif et curieux, elle stagne. » Sans confrontation d'idées, la pensée tourne en rond. Et la communauté, qu'elle soit numérique ou physique, finit par devenir une chambre d'écho.

L'IA, ou la colonisation de la pensée

Les réseaux sociaux ont capté notre attention. L'intelligence artificielle, elle, ambitionne quelque chose de plus profond : coloniser notre pensée.

Nicolas Bonnanni, dans le numéro 73 de la revue Socialter, l'exprime sans détour : « Je parlerais pour ma part d'une accélération du capitalisme. Le capitalisme a besoin d'une croissance sans fin. Il a colonisé toute la planète. Désormais, avec l'IA, il envahit un ensemble de facultés humaines liées à la créativité jusqu'alors épargnées ou propres à l'humanité. » Ce n'est plus seulement notre temps libre qui est monétisé. C'est notre imagination. Notre jugement.

Mais l'enjeu est aussi philosophique. Bonnanni soulève une confusion qui mérite qu'on s'y arrête : celle entre calcul et intelligence. Parce que l'on peut désormais dialoguer avec une IA, parce qu'elle répond de manière fluide et convaincante, on lui prête une forme d'intelligence. Mais prédire le mot suivant dans une phrase n'est pas comprendre. Générer une réponse plausible n'est pas penser. Et à confondre les deux, on risque de perdre ce qui nous distingue d'un artefact : la capacité à donner du sens à ce que nous vivons, à ressentir, à construire une vision du monde qui nous appartient.

La question que cela pose concrètement : si l'IA fait le travail de synthèse et d'analyse à notre place, que reste-t-il de notre esprit critique ? À force de déléguer la recherche d'information, la rédaction, l'argumentation, on s'expose à une forme de "prêt-à-penser" généré par des machines, dont nous ne maîtrisons ni les données d'entraînement, ni les biais, ni les intentions. Et cette dynamique déjà à l'œuvre à chaque fois que nous acceptons une réponse sans la questionner.

Résister : faire de l'esprit critique un acte citoyen


Face à ce tableau, il serait tentant de se réfugier dans le catastrophisme. Ou à l'inverse, dans l'inaction confortable de ceux qui pensent que « ça a toujours été ainsi ». Mais il existe une troisième voie.

La résistance commence par réhabiliter le doute. Juliette Rousseau le formule bien : Plutôt que ce militantisme rigide, le doute, le questionnement et l'écoute peuvent se développer pour mieux comprendre les dynamiques de lutte. Ce qu'elle dit du militantisme vaut pour nos vies numériques au quotidien. Au lieu de réagir immédiatement, de partager impulsivement, d'approuver ce que notre communauté approuve, nous devons nous accorder le droit de ne pas savoir. De poser une question. D'écouter un argument contraire sans le rejeter d'emblée.

Cela peut sembler simple. Ça ne l'est plus. Parce que douter, c'est inconfortable. Parce que ralentir, dans un monde qui récompense la vitesse, c'est aller à contre-courant.

En 2015, dans un rapport intitulé Les apprentissages de demain, Cynthia Luna Scott définissait pour l'UNESCO ce qu'elle appelait des « compétences de survie » pour le XXIe siècle. Parmi elles : la pensée critique. Elle la définit comme la capacité à « obtenir, analyser et synthétiser l'information » et à « examiner, analyser, interpréter et évaluer les faits ». Face aux algorithmes et à l'IA, savoir évaluer une source, identifier un biais, refuser la conclusion facile : c'est un acte de résistance.

Et cette résistance passe aussi par notre responsabilité d'émetteur. Si une fake news se propage six fois plus vite qu'une information vérifiée, notre premier pouvoir est de ralentir. De ne pas relayer avant de vérifier. De résister à l'urgence artificielle que les plateformes nous imposent. De choisir, parfois, de ne rien partager du tout.

Enfin, et c'est peut-être le plus difficile : accepter le débat contradictoire. Pas la polémique. Pas l'insulte. Mais la confrontation honnête d'idées, même inconfortables, même dérangeantes. C'est ce que Juliette Rousseau appelle passer d'une analyse d'ego à « un processus collectif et curieux ». Sans cette friction nécessaire, la pensée stagne. Et quand la pensée stagne, elle devient manipulable.

L'esprit critique n'est pas menacé par un manque d'intelligence. Il est menacé par une architecture technologique et sociale qui récompense la réaction plutôt que la réflexion. Qui monétise l'indignation plutôt que la nuance. Qui transforme le doute comme un inconfort à éviter.

Mais rien de tout cela n'est une fatalité. La survie de notre esprit critique et de nos démocraties dépend en partie de notre capacité collective à sortir de nos zones de confort algorithmiques, à accepter à nouveau le débat contradictoire, et à traiter l'esprit critique non pas comme une qualité innée, mais comme une compétence à entretenir, à exercer, à transmettre.

Penser par soi-même, aujourd'hui, c'est peut-être l'acte le plus subversif qui soit.

© Jedidiah-Jordan O.

Sources :

Juliette Rousseau, Joie militante, Éditions du Commun, 2017.

Nicolas Bonnanni, "IA : et si on débranchait ?", Socialter n°73.

RTS, Génération TikTok : les dangers cachés des réseaux sociaux.

Arte, Réseaux sociaux : un danger pour nos démocraties.

Gérald Bronner, Déchéance de rationalité, PUF, 2019.

Albert Moukheiber, Votre cerveau vous joue des tours, Allary Éditions, 2019.

Scott, C.L. 2015. Les Apprentissages de Demain 2 : Quel type d'apprentissage pour le XXIe siècle ? rapport UNESCO, 2015.

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