Il y a quelque temps, Louis Derrac organisait un webinaire autour d'un sujet qui est l'essence même de ce que nous faisons chez Latitudes : comment éduquer à un numérique acceptable ? On y était, et voici les idées principales qui en sont ressorties. Et l'idée principale qui en ressort, c'est que " nous ne pouvons plus éduquer (ou former) au numérique comme si de rien n'était. "
#1. Le numérique, cette chose "magique" qu'on ne questionne pas.
"Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie." Arthur C. Clarke
Cette citation, introduite par Louis, donnait le ton du webinaire : “cette citation illustre parfaitement ce qu'est devenu le numérique aujourd'hui”. Pourquoi ? Car l’image qu’on se fait de la magie, c’est quelque chose qu’on n’a pas besoin de comprendre, de questionner et encore moins de débattre. Et c’est exactement ce qui se passe avec le numérique : ce côté “magique” nous pousse collectivement à mettre sous le tapis ce qu’il soulève vraiment. On lui fait confiance a priori, par défaut finalement.
Dans cet article de Limites Numériques, qui s'intéresse au forcing de l'IA et à la façon dont elle est justement présentée comme quelque chose de magique (pas étonnant que le symbole graphique le plus courant pour représenter les fonctionnalités d'IA soit l'icône étincelle ✨), on peut y lire : "En mobilisant la sémantique visuelle de la magie, les entreprises positionnent l'IA comme un outil à tout faire, sans jamais dire ce qu'elle ne fait pas."
#2. Éduquer au numérique, mais pas n’importe lequel, et pas n’importe comment.
« L'éducation au numérique au sens large ne peut plus se contenter d'accompagner et donc d'encourager la numérisation du monde sans la critiquer, la repenser, l'interroger, et la transformer. Il nous faut une éducation plus technocritique, plus politique, plus émancipatrice. »
Dans cet article, Louis Derrac explore les contours d’une éducation au numérique acceptable. Nous vous invitons à le lire pour comprendre son propos.
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Dans sa définition du numérique acceptable, trois idées principales en ressortent : un numérique choisi, dont la place dans notre société se décide démocratiquement ; un numérique émancipateur, qui nous permet “d'élargir notre rayon d'action personnel” sans nous faire perdre en autonomie ou compétences ; et un numérique soutenable écologiquement et socialement, dont l'impact respecte les limites du vivant au sens large.
Le référentiel du numérique acceptable
Face à ces enjeux, Louis Derrac a consolidé un référentiel du numérique acceptable pour évaluer des outils numériques sur ces trois axes : choisi et non subi, émancipateur et non aliénant, soutenable écologiquement et socialement. Cet outil a été pensé pour servir de base de conscientisation, de politisation du numérique, de discussions collectives. C'est un outil pédagogique avant tout.

Sur le numérique acceptable, deux niveaux de réflexion complémentaires ressortent :
- Un premier niveau qui consiste à penser le numérique hors des limites écologiques et sociales (c'est d'ailleurs l'approche prédominante aujourd'hui). On se demande par exemple si l'IA générative a sa place dans l’éducation, si elle a des intérêts pédagogiques ou si elle permet de développer de nouvelles choses. Ne serait-ce pas un luxe que de pouvoir débattre de "la juste place des technologies" dans nos vies ?
- Un second niveau part d'un autre postulat : penser le numérique avec les limites planétaires que nous avons : en ressources, en eau, sociales, écologiques... Dans ce cadre, on ne peut pas tout faire, il faut choisir et prioriser. C'est en ça que cette approche devient éducative : car pour choisir, il faut comprendre.
#3. L’ombre des géants de la Tech
On en parlait justement ici la semaine dernière, de notre dépendance aux outils des géants de la tech (Google, Microsoft, Meta, etc.) qui ont tellement envahi notre quotidien qu’il n’est pas simple de s’en passer (mais pas impossible - ni difficile ! 😉).
Ces dernières années, cette poignée de plateformes a continué de concentrer les usages, renforçant leur domination tout en devenant toujours plus toxique, que ce soit pour nos vies privées, notre autonomie et notre libre-arbitre, mais aussi pour toutes les ressources et toutes les populations exploitées autour du globe. Il n'y a aujourd'hui plus aucun doute sur la nécessité de s'affranchir des géants de la tech et de trouver des alternatives plus éthiques, et choisies en conscience.
L'intelligence artificielle ne fait qu'amplifier cette dynamique : dans ses infrastructures comme dans les imaginaires qu'elle nourrit, elle prend une direction de plus en plus insoutenable, soulevant des questions de souveraineté, de limites planétaires, de santé mentale et bien d'autres encore.
Ce mois-ci, la Commission européenne a dévoilé un ensemble de mesures pour réduire sa dépendance stratégique aux technologies américaines, et donner à l'Union européenne les moyens de sa souveraineté technologique. Reste à savoir si ces mesures marqueront un vrai tournant, ou si elles s'ajouteront à la longue liste des ambitions trop timides ou inabouties. Et d’ailleurs, on y parle infrastructures, puces et puissance de calcul, mais l'éducation continue d’être la grande absente de ces sujets…
Et comme le rappelait Louis : "J'ai l'impression que l'éducation au numérique, et particulièrement l'éducation à l'esprit critique, ne font toujours pas l'objet d'une politique publique ambitieuse et de long terme."
#4. L’éducation (technocritique) au numérique
Il est clair que l’éducation au numérique ne peut plus se contenter d'accompagner la numérisation de la société. L’éducation doit justement permettre aux citoyens et citoyennes d’avoir des clés pour questionner et choisir le numérique qu'ils et elles veulent. Nous avons besoin d’une éducation technocritique, politique, émancipatrice, populaire et tout au long de la vie.
”Quelle est la place que nous souhaitons accorder au numérique dans notre société ? Dans notre administration, notre démocratie, nos écoles, nos supermarchés ? Enfin, rappelons qu’il est possible d’éduquer au numérique sans utiliser d’outils numériques. Tout comme il est possible, et même indispensable, d’éduquer au numérique des citoyens qui n’en seront peut-être jamais équipés.”
Pour Louis, cette éducation repose sur quelques grands principes :
- La technologie n'est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre (M. Kranzberg) : c’est le principe de non-neutralité de la technique.
- Le progrès technique n'est pas linéaire : l'idée que "c'est le sens du progrès" est fausse
- Le progrès technique n'est pas déterminé : il est le fruit de choix politiques, sociaux et culturels
- Il n'y a pas d'automaticité entre progrès technique et progrès social.
Ce que cela implique d'un point de vue éducatif :
- On peut - et on doit - critiquer le numérique, positivement comme négativement. On doit pouvoir avoir une posture beaucoup plus critique dans notre vision du numérique actuel.
- On peut - et on doit - le transformer, voire le refuser. Se dire “puisque c’est là, on ne peut rien faire” est faux : on a le droit de dire non à certaines technologies.
Mais pour ça :
- Si l'on veut décider de la place du numérique dans nos vies, il faut d'abord explorer ce qu'il y a sous les écrans : c’est comprendre le numérique.
- Une fois qu’on a compris tous ses rouages : on peut adopter une posture plus exigeante (positive comme négative) et ainsi, développer son esprit critique.
- Et c’est comme ça qu’on peut transformer le numérique en tant que citoyen ou citoyenne (en commençant par se demander quels sont les leviers d'action)
#5. En pratique
Quelques exemples concrets de changements de posture :
Exemple 1 : utiliser Google ou inviter à comprendre les moteurs de recherche ?

Plutôt que d'apprendre aux élèves à utiliser un outil dont ils et elles n'ont pas la compréhension (ici : un moteur de recherche), on les invite à l'explorer et adopter une posture critique : comment fonctionne-t-il ? Qu'y a-t-il sous sa surface ? Comment aller au cœur de cet outil ? Et peut-être aussi : existe-t-il des alternatives plus éthiques ?
Ici, la posture change complètement, on en revient à cette idée de base qui est d'explorer et comprendre l'outil qu'on utilise, pour avoir une posture plus critique.
Exemple 2 : Installer un bloqueur de pub ou questionner le capitalisme de surveillance ?

Certains cours invitent les élèves à installer des bloqueurs de publicité (c'est évidemment d'intérêt public de le faire). Mais quand c'est possible, cet écogeste devrait s'accompagner d'une réflexion plus large, car bloquer les pubs, c'est traiter le symptôme sans bien comprendre le problème (ici le capitalisme de surveillance).
Trois outils pratiques :
- Phone Impact : présenté par Madeline Montigny, un jeu sérieux pour sensibiliser aux impacts environnementaux des activités extractives liées à la fabrication des smartphones. Ce jeu de plateau engage les participants et les participantes dans une réflexion sur les impacts environnementaux et sociaux de la fabrication des smartphones, en particulier ceux liés aux activités extractives.
- Les Métacartes Numérique éthique : présentées par Lilian Ricaud, 60 cartes pour se réapproprier le numérique.
Pour vous aider dans la conception d'ateliers et de formations qui réinterrogent les outils et les usages du numérique, cette boîte à outils modulaire et polyvalente propose des méthodes clés en main, que ce soit pour travailler sur des enjeux d'écoconception et de numérique responsable, ou pour animer des formations sur les grands enjeux du numérique. - Latitudes : Pour que tous les citoyens et citoyennes puissent se forger une opinion éclairée sur le numérique, Latitudes crée des ressources pédagogiques qui permettent de développer son esprit critique et d'agir avec éthique face aux systèmes numériques.
Les thématiques que l'on aborde dans nos ressources sont variées : sobriété numérique, surexposition aux écrans, impact environnemental, systémie, IA, cybersécurité, désinformation… Toutes permettent de mieux comprendre le monde numérique qui nous entoure.
#6. La place fondamentale du lien
Durant le webinaire, on retient le témoignage d’Isabelle, qui malgré son engagement personnel et professionnel pour un numérique acceptable se sent parfois “seule sur ces sujets” ou à utiliser toutes ces ressources plus éthiques plutôt que les outils des géants de la tech.
Mais… à l'heure du numérique, ce qui est irremplaçable, c'est le lien.
En écho, le témoignage de Manon Léger (co-fondatrice de Latitudes) apporte une autre voix : c'est justement en faisant un pas de côté (par exemple pour son cas, en n'ayant pas de smartphone) qu'on peut créer des débats intéressants. C'est ça qu'il faut retrouver, faire du numérique un sujet, un objet de débat, quelque chose autour duquel on a envie de refaire le monde plutôt que quelque chose qui est “juste là” et qu'on ne questionne plus.
On peut toutes et tous trouver des choses surprenantes pour questionner la place du numérique dans nos vies, et d’ailleurs, on vous invite à trouver ces interstices par lesquels on peut réussir à faire du numérique un vrai sujet de débat (ex : les pannes de ces derniers mois, comme celle d’Amazon, qui permettent de questionner la dépendance que l’on peut avoir à ces outils).
En bref, trouvons ces failles qui soulèvent des questionnements. 🫶









