Aujourd'hui, le numérique est omniprésent, et les jeunes sont les premiers à expérimenter cette réalité : 46 % possèdent déjà un smartphone avant leurs 10 ans, 44 % accèdent aux réseaux sociaux avant 13 ans.
Mais quand leur parlons-nous de l'empreinte écologique du numérique (+9%/an), de la surexposition aux écrans, des impacts sur la santé mentale, des atteintes à nos libertés, des fake news qui circulent six fois plus vite que le reste, des IA qui bouleversent notre rapport au monde ? Trop rarement. Et pour preuve, plus de 70% des citoyens et citoyennes n'ont jamais eu de formation sur ces sujets.
Enfin, presque. Grâce à Sabrine, Danaé, Julien, Albert, et des centaines de formateurs et formatrices comme eux, de plus en plus de jeunes apprennent à creuser sous la surface de leurs écrans, à comprendre ce qu'ils et elles utilisent, à questionner ce qu'on leur propose, à choisir la place que le numérique occupe dans leur vie. Ce sont elles et eux qui, chaque semaine, dans des salles de classe, des amphis et des médiathèques, redonnent aux jeunes le pouvoir de choisir.
Alors je suis allée à la rencontre de celles et ceux qui parlent de numérique responsable à leurs élèves. Et si c'est un sujet qui nous tient tant à cœur, c'est parce que chez Latitudes, on crée des ressources pédagogiques libres, adaptées à plusieurs publics, pour développer l'esprit critique face au numérique. Partout en France, des formateurs et formatrices s'en emparent pour accompagner les jeunes qu'ils forment. Je voulais savoir comment ils et elles s'approprient nos contenus, en y ajoutant leur touche personnelle, pour parfois changer la vie de leurs élèves.
La rencontre avec Sabrine
C'est la veille de la rentrée quand je rencontre Sabrine pour la première fois.
Dès les premières minutes, je suis captivée par son énergie contagieuse et par l'attachement qu'elle porte à son métier, et surtout, à ses élèves. Ingénieure de formation, Sabrine passe par un master de recherche en informatique décisionnelle puis un master en fouille de données, avant de terminer par un doctorat en intelligence artificielle. Au fur et à mesure de notre conversation, je me dis que je n'ai jamais vu personne parler avec un tel enthousiasme des algorithmes.
Le chemin la mène ensuite à ICN Business School, où elle enseigne aujourd'hui la transformation digitale et l'intelligence artificielle. C'est d'ailleurs ici qu'elle a selon ses dires « le déclic du numérique responsable ».
« Je suis sortie de ma vision très centrée sur les algorithmes et les ordinateurs pour m'intéresser davantage aux usages, aux impacts sociaux… Et c'est avec les sujets d'éthique que j'ai commencé à me poser des questions beaucoup plus larges, au-delà du calcul, de l'optimisation et de la performance. »
Sabrine intègre alors ces enjeux dans ses cours de management et technologie, auprès de ses classes de master et executive MBA. C'est à ce moment-là que la rencontre se fait (ou plutôt, se refait) avec Latitudes. C'est une collègue, Responsable RSE au sein de l'école, qui l'a mise en relation avec Latitudes. Cette rencontre lui a permis d'intégrer la Bataille de l'IA à l'un de ses cours, sous la forme d'un atelier animé par deux intervenants de Latitudes pour explorer les enjeux sociaux et environnementaux de l'IA générative. « Ça m'a beaucoup plu, on apprend par le jeu. Dès les premières minutes, c'est interactif, ce n'est pas linéaire, on parle beaucoup, on fait beaucoup de débats. » Elle décide alors de se former elle-même aux deux Batailles, à l'été 2023. Depuis, l'atelier fait partie de ses cours.
Les Batailles Numériques
« J'ai animé l'atelier pour que mes étudiants sachent non seulement utiliser l'IA, mais aussi la questionner : quand l'utiliser, pourquoi, avec quels risques, avec quelles limites éthiques et juridiques. C'est aussi une manière d'ouvrir les discussions davantage, et rendre mes cours interactifs. »

Les Batailles, ce sont des ateliers basés sur des jeux de cartes collaboratifs pour mieux comprendre les impacts sociaux et environnementaux du numérique, et surtout pour en débattre collectivement. Il en existe deux : La Bataille de la Tech, pour explorer les enjeux sociaux et environnementaux du numérique au sens large, et La Bataille de l'IA, qui recentre le jeu sur l'intelligence artificielle générative. Chacune se joue en 2h, et peut être animée dans tous les établissements de l’enseignement supérieur (soit une personne bénévole de Latitudes vient chez vous, soit, un ou une enseignante se forme à l’animation de l’atelier pour le faire en autonomie dans son cours - c’est le cas de Sabrine ici).
Son secret, c’est de s’adapter.
Le temps manque, souvent, pour intégrer de nouvelles ressources dans un programme déjà chargé. Sabrine, elle, en a fait une contrainte de format, pas un frein.
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« Je suis responsable de mes modules, donc j'ai la liberté de construire et d'adapter mes cours. Selon le temps dont je dispose, j'intègre la Bataille de la Tech ou la Bataille de l'IA sous différents formats. Quand le temps est plus contraint, je propose par exemple une version condensée d'environ une heure. Et avec des groupes plus importants, de plus de 25 étudiants, j'ajoute davantage de cartes pour faire émerger une plus grande diversité de sujets et de discussions. »
Elle ne s’arrête pas là. Après l’atelier, elle prolonge généralement la réflexion par un cours dédié aux enjeux éthiques de l’IA : « L’atelier permet d’explorer collectivement les enjeux, leurs impacts et les bonnes pratiques. Le cours vient compléter cette expérience en allant plus en profondeur, notamment sur les conséquences pour les entreprises, les individus et l’environnement, mais aussi sur les cadres, les méthodes et les solutions permettant d’y répondre concrètement. »
Ces cartes qui font tilt dans sa classe
Si l'on prend l'exemple de la Bataille de l'IA, l'atelier est pensé pour générer la discussion par petits groupes de 5 personnes. Il se déroule en trois temps : replacer les faits marquants de l'histoire de l'IA sur une frise temporelle, débattre en groupes des enjeux sociaux et environnementaux de l'IA générative, puis se plonger dans un scénario prospectif pour prendre une décision collective sur le futur de l’IA. Parmi toutes les cartes qui passent entre les mains de ses étudiants et étudiantes, j'ai demandé à Sabrine lesquelles retenaient le plus l'attention.
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« La première concerne l’impact environnemental de l’IA. Plusieurs participants et participantes découvrent, parfois avec beaucoup de surprise, les ordres de grandeur liés à l’énergie, à l’eau ou aux émissions de CO₂. Ce qui est intéressant, c’est que certains et certaines font immédiatement le lien avec leurs propres usages : utiliser un niveau de raisonnement très élevé pour une question simple, lancer une recherche approfondie pour une information facilement accessible, multiplier les requêtes sans réel besoin ou demander plusieurs reformulations successives. À ce moment-là, il y a souvent une prise de conscience très concrète : « je ne pensais pas que mes usages avaient un impact aussi important ». Certaines personnes repartent en disant qu’elles vont changer leurs habitudes, utiliser ces outils de manière plus intentionnelle, et réserver les fonctionnalités les plus coûteuses aux tâches qui le justifient vraiment. »

Il y a une autre carte qui revient aussi dans son témoignage : celle des biais.
« Une autre anecdote très marquante concerne les biais. La carte où une jeune femme asiatique demande à une IA de générer une photo professionnelle de profil LinkedIn provoque souvent une réaction forte, parce que l'image produite transforme radicalement son apparence, jusqu'à lui donner des traits très éloignés de la photo initiale. Ce cas parle immédiatement aux participants et participantes. Il montre que les biais algorithmiques ne sont pas seulement des notions abstraites : ils peuvent affecter la manière dont les personnes sont représentées, reconnues ou invisibilisées. On ne mesure pas toujours l'impact symbolique, social et personnel de ces biais avant d'y être confronté de façon aussi directe.
Au-delà de ces deux cartes, ce qui marque surtout Sabrine, ce n'est pas un « moment précis » mais plutôt l'alchimie qui se crée pendant l'atelier :
« Ce que je retiens surtout, c'est l'intensité des échanges : beaucoup de réactions, de surprise, de débats, parfois des désaccords, mais toujours des discussions constructives. À la fin, j'ai vraiment le sentiment que chacun et chacune repart avec de nouvelles idées, une compréhension plus nuancée de l'IA, et surtout des questions qu'il ou elle ne se posait pas forcément avant. »
Le cadeau, la réaction de ses élèves
Pour Sabrine, l'impact de son métier ne se voit pas dans l'immédiat, «on sème des petites graines, en espérant qu'elles deviennent un jour de belles fleurs, mais c'est du temps long. » Et pourtant, dans sa classe, j'ai l'impression que la magie opère déjà…
Quand je lui demande si des étudiants et étudiantes ont dit vouloir changer leurs habitudes, elle m'explique que «certains élèves n'utilisent plus Google.» Elle se souvient aussi de la remarque d'un élève, étonné de se rendre compte qu'il utilisait ChatGPT pour toutes ses questions, alors qu'une simple recherche sur un moteur de recherche aurait parfois suffi.
À la fin de la Bataille de l'IA, elle a parfois entendu ses étudiants dire : « Je ne sais plus si j'aime ou si je déteste l'IA. » La réponse de Sabrine est toujours la même : « Mon rôle, c'est surtout de vous pousser à réfléchir à des dimensions de l'IA que vous n'aviez peut-être jamais questionnées jusque-là.
Il est là le cadeau : donner envie de (se) questionner.
Tout en créant des échanges, parfois des débats, des réactions et réflexions, avec, à l'arrivée, la même prise de conscience que non, l'IA (et le numérique en général) n'est pas magique.
« Je suis fière, c'est ça le travail de prof, de les pousser à réfléchir. Je suis très contente de les avoir poussés à prendre conscience de pas mal de choses. »
Cet article a été écrit par un vrai humain, sans IA. 💛 On vous donne rendez-vous mardi prochain pour un nouvel article témoignage. Le rendez-vous est pris ? 🙂
D'ailleurs, si vous êtes vous aussi formateur ou formatrice, que vous utilisez les ressources de Latitudes dans vos cours, et que vous avez envie de témoigner, écrivez-moi : anaelle@latitudes.cc
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