À l'heure du numérique, ce qui reste irremplaçable, c'est le lien. Chaque semaine, dans des salles de classe ou dans des entreprises, des centaines de formateurs et formatrices aident les jeunes, et parfois les moins jeunes aussi, à comprendre ce qu'ils utilisent, à questionner ce qu'on leur propose, et à choisir la place que le numérique occupe dans leur vie.
Mais ce qui varie, c'est la manière dont chacun et chacune s'approprie ces sujets, pour en faire quelque chose d'unique face à son public. C'est cette rencontre entre l'outil et la personne qui le porte qui fait parfois toute la différence.
On a voulu donner la parole à celles et ceux qui portent ces sujets sur le terrain, et c’est pour cette raison qu’on vous propose cette série d’articles pour cette fin d’année. Et aujourd’hui, on part à la rencontre de Clément Marche.
La rencontre avec Clément
Cela fait déjà un moment que l'on connaît Clément dans les coulisses de Latitudes, mais surtout dans l'univers du numérique responsable. Clément Marche est co-fondateur de Nuageo, un cabinet de conseil qui accompagne des organisations privées et publiques dans la transformation de leur système d’information de façon raisonnée et raisonnable.
Pour « trouver une cohérence » dans ce qu’il fait, si je reprends ses mots, Clément s'engage aussi dans plusieurs projets qui font sens pour lui, comme la Fresque du numérique ou Latitudes, dans cette optique de pouvoir sensibiliser plus largement aux enjeux et impacts du numérique.
En parallèle, Clément donne aussi des cours de numérique responsable dans certaines écoles.
« Je prends beaucoup de plaisir à transmettre, et ça me fait progresser. Parfois ça me déstabilise, mais c'est ce qui me force à remettre en question ma façon de faire passer mes messages. »
Mais d'ailleurs… quel est le bon moyen de faire passer ses messages quand on enseigne ces sujets ? Cette question, il se la pose depuis ses premiers cours. Et c'est elle qui l'a poussé à changer sa façon d'enseigner.
Ce qu'il a dû désapprendre
Pour ses premiers cours, Clément pensait que la théorie suffirait pour embarquer sa classe.
« Je partais du principe que si j'expliquais les enjeux et les impacts environnementaux et sociaux du numérique, les étudiants et étudiantes allaient se dire "ok, j’ai compris, j’ai envie de faire mieux" »
Sauf que les étudiants et étudiantes qu'il a en face de lui sont en post-bac, de la première à la cinquième année, et « la pression qu'ils et elles ont déjà sur les épaules est énorme. Ils et elles doivent déjà apprendre un métier, choisir le bon, puis le chercher. Alors leur parler des impacts leur mettait encore plus de pression. Et en même temps, ils et elles trouvaient le problème plutôt dérisoire... »
Alors Clément fait machine arrière, et tente une autre approche. Il commence par questionner sa classe, « parce qu’avant de parler de l’impact du numérique, il faut déjà leur parler de ce qu’est le numérique ».
Son conseil pour débuter un premier cours où l’on parle de numérique responsable : demander à la classe ce qu’est Internet. « Tout le monde lève la main, je leur demande une définition, et jamais une définition juste. »
« Je me suis rendu compte que leur culture du numérique était assez faible. Je me suis souvent vu commencer par juste de la culture du numérique : la définition d’un serveur, le wifi, internet, les modèles économiques, etc. Il s’agit de leur expliquer comment ça marche, pour les faire progresser sur le sujet. »
Pour Clément, il y a là un vrai enjeu générationnel. Les jeunes qu’il a en face de lui sont nés avec ces outils, sans avoir eu à les questionner. Et c’est justement pour ça qu’il est important d’aider la jeune génération à mieux comprendre le numérique qu’elle utilise, pour que chacun et chacune puisse choisir en conscience la place qu’il occupe dans sa vie.
La place du débat dans ses cours
Pour Clément, c’est quand les étudiants et étudiantes débattent ensemble que la magie opère...
Les débats ont une place centrale dans sa classe. Ils aident les étudiants et étudiantes à s’approprier le sujet, mais surtout, ils leur font comprendre que les enjeux du numérique sont très complexes et « que c’est normal de ne pas être toujours d’accord ». C’est pour ça que Clément a adopté les Batailles Numériques, elles sont, selon lui, une bonne occasion de faire naître ces échanges.
Les Batailles numériques

Les Batailles, ce sont des ateliers basés sur des jeux de cartes collaboratifs pour mieux comprendre les impacts sociaux et environnementaux du numérique, et surtout pour en débattre ensemble. Il en existe deux : La Bataille de la Tech, pour explorer les enjeux sociaux et environnementaux du numérique au sens large, et La Bataille de l'IA, qui recentre le jeu sur l'intelligence artificielle générative. Chacune se joue en 2h, et peut être animée dans tous les établissements de l’enseignement supérieur (soit une personne bénévole de Latitudes vient chez vous, soit, un ou une enseignante se forme à l’animation de l’atelier pour le faire en autonomie dans son cours, comme Clément ici).
Sa bataille à lui : l’échange sans jugement.
« Dans la quinzaine d’heures de cours que je donne, ces deux ateliers, avec leur format ludique, permettent de respirer. Ils permettent aussi de faire passer des messages autrement, sans que ce soit moi qui les porte, et surtout… sans jugement. »
Et ces ateliers, Clément se les est complètement appropriés, tant sur le contenu que sur le format. Par exemple :
« Je peux parfois passer une après-midi sur la Bataille de l’IA et y consacrer 3h. Je le fais de manière classique, mais en prenant le temps. Ensuite, les étudiants ont une heure pour faire le cas pratique, dont je me sers pour les évaluer. Quand je leur laisse une heure pour réfléchir et me restituer le tout, je sens qu’ils et elles ont mieux compris le sujet. »
Pendant les ateliers, sa posture n’est plus la même. Clément passe du prof au médiateur, et la nuance a toute son importance ici. Il est là pour poser des questions, « notamment celles qui ne sont pas attendues dans un cadre scolaire », et pour installer un cadre de confiance propice aux échanges. « Un de mes enjeux, c’est de leur apprendre à débattre, à échanger et à ne pas être forcément d’accord. Et la Bataille de l’IA fonctionne vraiment bien pour ça. »
La fois où le manque de diversité dans la tech a fait parler
Quand je lui demande s’il a une anecdote à me raconter au sujet de l’un de ces ateliers, il me parle d’une Bataille de la Tech, dans une école d’ingénieurs, où une carte évoquant le manque de diversité dans les métiers du numérique a fait beaucoup parler.

Pour donner un peu de contexte sur ce sujet, dans les années 1950, la programmation était même un métier essentiellement exercé par des femmes ! Pourtant, elles ne représentent aujourd'hui que 24 % des effectifs du numérique, et 15 % seulement dans les métiers techniques. Pourquoi ? En grande partie à cause des stéréotypes et des normes sociales, qui affectent la confiance en soi dès le plus jeune âge. Or, moins de diversité, c'est plus de biais dans les outils qu'on utilise tous les jours. Et alors que le numérique s'installe au cœur de nos sociétés, on ne pourra pas relever les enjeux de demain avec si peu de femmes dans ses métiers.
« Lors de l’atelier, au moment où on aborde les enjeux de diversité dans la tech, j’ai réalisé qu’il n’y avait que deux filles sur 30 dans cette classe d’informatique, et j’étais très mal à l’aise. Le rôle d’un facilitateur, c’est de mettre au milieu de la table un sujet pas évident. J’ai entendu un garçon dire “elles peuvent venir si elles veulent”, et il fallait réussir à construire dessus, sans que ce soit blessant ni pour celui qui l’avait dit, ni pour les filles dans l’atelier. »
Le réflexe de Clément dans cette situation, c’est simplement de demander aux filles présentes ce qu’elles en pensent. Ça permet d’ouvrir le sujet et de laisser tout le monde s’écouter.
Encore faut-il réussir à libérer la parole… Et pour ça, Clément a une astuce. Il commence le cours par un tour météo, où chacun et chacune dit comment ça va, et il passe en premier. « Je passe en premier pour montrer le niveau de partage que j’aimerais avoir en face. À partir du moment où l’on se respecte, on peut se parler de tout. Ce qui compte, c’est de respecter la parole des autres. »
Avant de nous quitter, je demande à Clément s'il a un mot pour donner envie à d'autres formateurs et formatrices de se lancer avec ces outils, ce à quoi il me répond : « apprendre à animer l’atelier, c’est hyper intéressant, et ça apporte sur plein de choses. C’est une super excuse pour créer des échanges. »
Mais c’est sur une note d’espoir que j’ai envie de terminer cet article. Quand Clément me parle de ses étudiants et étudiantes face aux enjeux du numérique d’aujourd’hui et de demain, c’est avec optimisme qu’il me répond : « Je leur fais confiance, ils et elles sont doués, et ils vont trouver des solutions. » En voilà une phrase de fin ! 💛


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